Avant que l’homme se lève du sol le monde avait une fin et le soleil le brûlait. Quand il s’est levé le monde est devenu sans fin et le soleil l’a éclairé.

Il y a dans le ciel le soleil que nous pouvons atteindre nous-mêmes quand nous ouvrons les yeux, et il y a le soleil qui nous atteint lui-même quand il se lève. Il y a dans le ciel le soleil que nous pouvons saisir, le soleil que nous voyons nous-mêmes et qui n’est pas à sa taille réelle, et il y a le soleil que nous ne pouvons pas saisir, le soleil qui nous touche lui-même et qui est à sa propre taille.

Il y a dans le ciel un soleil pour l’éveil et la vie, et un soleil pour le sommeil et la mort, un soleil qui est dans le ciel sans fin, et un autre soleil qui est dans le ciel du monde.

Il y a dans le ciel le soleil qui est dans l’infini, et le soleil qui est entre le ciel et la terre.

Nous voyons et nous touchons mais tout n’est jamais vu et touché à sa propre taille car dans la lumière nous sommes toujours très loin de tout et dans l’obscurité toujours très près.

Nous voyons et nous touchons le monde plus petit ou plus grand qu’il n’est réellement car lemonde bouge, nous bougeons. Le monde est en mouvement, le monde est vivant, nous sommes vivants.

Tout change sans cesse de dimensions pour pouvoir entrer dans tout, sortir de tout et se reproduire

pour se multiplier et trouver place dans l’infini en expansion.

Nous voyons et le minuscule surpasse l’énorme, la main cache le soleil.

La vue peut faire entrer l’infini dans l’infime et l’infime dans l’infini et les faire se contenir entièrement l’un l’autre. La vue peut faire entrer le soleil par les fenêtres et les yeux dans le ciel de la nuit.

Nos yeux bougent et font des milliers de kilomètres sur ce qu’ils voient. Nous faisons un pas sec nos yeux et nos jambes en font mille sur ce que nous voyons. Tout est visible dans l’infini car tout peut tenir sur d’infimes espaces.

Seulement dans l’immobilité totale le monde serait à sa taille réelle. L’infini ne pourrait plus devenir infime, l’infime devenir infini, et rien ne pourrait plus entrer et sortir, s’accoupler, apparaître et disparaître.

Le monde bouge et nous bougeons pour que l’infime soit plus grand et l’infini plus petit, pour que nous puissions vivre ici dans un monde à notre portée.

Si nous ne bougions pas, si le monde ne bougeait pas c’est qu’il n’y aurait pas d’espace et sans espace pour s’approcher ou s’éloigner rien ne pourrait changer de taille et passer du plus petit au plus grand, du plus grand au plus petit, de l’infime à l’infini et de l’infini à l’infime. out serait à sa propre taille. Mais dans un monde immobile il n’y aurait pas assez de place pour que les choses aient des dimensions. Tout tiendrait concentré dans une seule petite boule, pas plus grosse qu’un œil aveugle.

Nous bougeons et nous pouvons avoir toutes les dimensions pour ce qui nous entoure, parce que nous ne sommes jamais en mouvement là où il faudrait que nous le soyons pour rester à la Nous ne sommes jamais vivants là où nous ne bougeons plus pour être à notre taille. Là où nous ne bougeons plus, il n’y a même plus assez de place pour que nous soyons invisibles.

Pour nous-mêmes, nous n’avons pas de mesures parce que nous ne nous voyons pas. Nous ne voyons pas le dessus ni le dessous de notre corps. Nous ne voyons pas le dessus de notre tête et le

dessous de nos pieds. Nous sommes sans début ni fin.

Nous ne nous voyons pas nous-mêmes parce que nous pensons et nous vivons avec le sans fin et le sans début de nous-mêmes. Nous pensons et nous vivons avec notre futur au-dessus et notre passé au-dessous. Nous vivons notre pensée au-dessus dans la lumière et nous pensons notre vie au-dessous dans l’obscurité.

 

Sous nos pieds la terre nous continue, au-dessus de notre front le soleil aussi. Sous nos pieds la terre est notre corps dans le vide comme le soleil est notre tête au-dessus de notre front dans le ciel

Quand la terre n’est ni vue ni touchée elle est à sa dimension. Quand il n’y a plus d’yeux, d’oreilles, de bouche, de nez, plus de tête, quand il n’y a plus de sexe, de mains, de jambes, plus de corps, quand il n’y a plus de pensée et de vie, de futur et de passé, quand le monde est un désert ,quand il n’y a plus que le néant le monde est à sa taille réelle.

 

Si nous ne pouvons pas représenter ce qui nous entoure à sa propre taille c’est parce que la taille réelle du monde n’existe pas dans un monde vivant. L’espace et le mouvement diminuent et

augmentent tout ce qui nous entoure.

Les sexes ne sont jamais à leur taille. L’un grossit pendant que l’autre s’ouvre, puis rapetisse pendant que l’autre se referme.

Seulement dans le plaisir les sexes trouvent leur taille, comme si dans l’amour les corps s’immobilisaient comme pour mourir, car sans la mort ils ne pourraient pas se reproduire.

 

Une infime poussière devient énorme quand elle tombe dans notre œil, comme si elle arrivait si

vite et de si loin qu’elle provoquait un cataclysme dans notre vision. Comme si nos yeux étaient si

intouchables sur notre visage que l’espace qui les entoure n’était qu’un immense nuage de poussières dont les cils qui battent protègent à tout instant. Un immense nuage de poussières que l’extrême sensibilité de nos yeux a grossi à la taille d’une pluie de pierres.

Une pluie de pierres qui tombe sur notre visage, une pluie incessante depuis toujours qui nous a blessé tant que la peau s’est fendue et que la chair à vif est devenue nos yeux. Nos yeux comme le point d’impact qui nous identifierait pour l’univers.

Si nous ne pouvons pas voir nos yeux c’est parce qu’ils nous ont projetés trop loin devant eux et qu’ils ont disparu derrière nous. Depuis nous fermons les yeux pour nous retourner vers eux et nous ne voyons que deux trous noirs.

Nous avons tant avancé devant nous que nous avons perdu de vue nos yeux derrière nous. Nous avançons pour nous approcher et toucher devant nous, mais nous avançons aussi pour nous éloigner et voir derrière nous.

S’il n’y a pas plus près de moi que ma peau, il n’y a pas plus loin de moi que derrière elle. Comme si j’étais arrivé à m’éloigner tant de l’intérieur de mon corps que je l’avais oublié jusqu'à

ne même plus pouvoir toucher mes yeux, les seules ouvertures par où je pouvais passer derrière ma peau.

Si l’homme met le monde à une autre dimension pour pouvoir y vivre, il met aussi son corps à une autre distance. L’homme se sépare du monde et de son corps dans lesquels il est, pour pouvoir exister. S’il ne s’était pas éloigné du monde, le monde l’aurait brûlé, et s’il ne s’était pas éloigné de son corps, il ne l’aurait pas supporté. La circulation de son sang, le battement de son cœur ,les bruits de son ventre l’auraient rendu fou.

Avec ses yeux qui le projette devant lui, l’homme voit tout ce qui l’entoure pour ne plus vivre dans son corps et dans le monde qu’il touche, mais pour vivre dans le monde qu’il voit et dans son corps qu’il ne voit plus. Comme si l’homme photographiait le monde avec ses yeux pour vivre

dans ses yeux et dans la propre image du monde. Car à ses dimensions le monde est impossible à vivre : la terre serait trop grosse et son mouvement sous nos pieds et dans l’espace nous projetterait infiniment loin dans le vide. Le soleil serait trop gros et nous brûlerait.

A ses dimensions le corps serait impossible à vivre : son sang irait trop vite et sa vitesse nous projetterait hors de lui Son cœur battrait trop fort et nous assourdirait.

L’homme voit et il photographie le monde sous la lumière du soleil pour que le monde ne soit plus touchable mais visible, et que le monde puisse tenir dans la seule surface de ses mains. L’homme voit pour mettre le monde à une autre échelle et vivre le monde à sa mesure. Il ne se voit pas lui-même pour mettre son corps à une autre distance et que ses mains ne puissent plus rien atteindre, et que ses yeux puissent tout saisir.

Si l’homme ne sent pas le mouvement de la terre sous ses pieds c’est parce qu’il n’a pas conscience de la dimension de la terre dans l’espace. S’il arrive à cacher le soleil avec sa main c’est parce que le soleil n’est plus une boule de feu suspendue au-dessus de sa tête, le soleil est devenu de la lumière qui fait briller ses yeux.

L’homme ne vit plus dans l’effroi d’un monde en feu et brûlant, mais dans la joie d’un monde éclairé et lumineux.

Si l’homme ne sent pas la circulation de son sang dans son corps c’est parce qu’il n’a pas conscience de la dimension de son corps sur la terre. S’il n’arrive pas à se voir tout entier c’est parce que son corps n’est plus un corps de chair et de sang, son corps est devenu de la pensée qui fait briller le soleil.

L’homme ne vit plus dans l’effroi d’un corps de chair et de sang ,mais dans la joie d’un corps pensant

Le soleil n’est jamais à sa propre dimension c’est seulement si les hommes entraient dans le soleil, dans le soleil qui n’éclaire pas, qu’ils brûleraient en lui et prendraient conscience de sa taille et de son feu.

Notre corps n’est jamais à sa propre dimension, même si nous pouvons toucher le haut de sa tête. Seulement si les hommes entraient dans leur corps, dans leur corps qui ne penserait pas, ils se recouvriraient de sang et prendraient conscience de sa taille et de sa chair.

L’homme n’est pas dans son corps, il est dans sa pensée. Comme il n’est pas dans le soleil, il est dans sa lumière. L’homme n’est pas dans son corps ni dans le monde. Il est ailleurs.

 

Nous ne pourrions pas vivre dans un monde où tout serait à sa taille réelle car c’est que nous serions non pas entre la terre et le ciel, dessus ou dessous, non pas près ou très près, mais au-dedans de la terre et du ciel, profondément enfouis à l’intérieur du monde. Et c’est que rien ne serait apparu sous le soleil.

Quand nous sommes morts, nous sommes à notre taille, nous mesurons exactement les dimensions de nous-mêmes comme si nous étions entrés en nous.

Allongés nous sommes plus près de notre taille réelle que lorsque nous sommes debout.

Si le monde mourrait il serait à sa propre taille, le monde n’aurait plus d’espace pour que nous puissions l’approcher, pour que nous puissions nous en éloigner, le soleil apparaîtrait dans le ciel à ses propres dimensions, tout brûlerait.

Quand une chose se casse, elle trouve sa taille exacte.

Quand les hommes détruisent le monde, ils donnent au monde un début et une fin, ils donnent au monde sa taille. Le monde se fige pour entrer en lui, les étoiles deviennent énormes et entrent dans le soleil qui se gonfle et emplit le ciel pour s’introduire dans la terre.

L’infini permet au monde de ne jamais rester à sa taille initiale, que les choses qu’il contient soient sans cesse en mouvement, qu’elles apparaissent et disparaissent sans cesse et restent vivantes.

Il y a l’infini parce qu’il y a le lointain et le proche, parce qu’il y a la vie et la mort.

Dans un monde où il y aurait un début et une fin il n’y aurait pas de mouvement parce qu’il n’y aurait pas de distances assez grandes. Il n’y aurait ni vie ni mort. La vie et la mort n’existent que dans un monde sans début et sans fin.

Il n’y a pas de début à la vie et de fin à la mort.

Si nous ne pouvions pas cacher le soleil avec la main c’est que nous ne pourrions pas bouger parce qu’il n’y aurait pas d’espace et que l’univers tout entier ne serait qu’un point.

Dans un infini qui n’a pas de dimensions, rien ne peut avoir sa propre taille, tout est sans mesure.

Si nous pouvons cacher le soleil avec la main ce n’est pas parce que le soleil est visible c’est parce que le soleil est intouchable et le monde sans fin.

Si le monde avait une fin, il n’y aurait pas assez de distances pour que le soleil puisse tenir dans

la surface de notre main, notre corps ne suffirait pas à l’arrêter, la terre elle-même serait trop petite pour le recouvrir, le soleil déborderait dans le ciel, il ferait sans cesse jour de chaque côté de la terre, tout brûlerait.

Un monde avec une fin aurait pris fin à peine il serait apparu.

Un monde avec un début et une fin ne serait qu’un point, à la fois sans début et sans fin.

 

Comme l’infini se cache dans un carreau de fenêtre l’infini est visible à travers une seule main.

Seuls les hommes qui n’ont pas encore leur taille définitive sont vraiment vivants. Les enfants contiennent l’infini.

Tant que nous ne pouvons pas voir où commence et où finit notre corps nous sommes vivants. Nous ne voyons pas les contours de notre corps comme nous ne voyons pas les contours de la terre parce que nous vivons dans notre corps comme nous vivons sur la terre.

Si nous ne voyons pas le monde à sa propre taille c’est parce que nous ne nous voyons pas nous-mêmes à notre propre taille.

Si nous ne vivions pas sur la terre et que la terre n’était pas la nôtre nous verrions la terre à sa taille et le monde aurait un début et une fin.

Si nous voyons les autres hommes et femmes à leur taille c’est parce que nous ne sommes pas vivants en eux et qu’ils ont des contours, un début et une fin.

Les hommes se reproduisent seulement lorsqu’ils ont atteint leur taille et qu’ils ne pourront plus

grandir ; ils se reproduisent seulement quand ils sont prêts à mourir.

Quand nous sommes encore enfants et que nous grandissons, nous n’avons pas encore notre

taille définitive et nous pouvons plus facilement entrer dans tout et sortir de tout, nous pouvons plus facilement nous éloigner et nous approcher du monde. Comme si nous étions en mouvement

dans l’infini et que nous étions encore petits parce que nous ne sommes pas là.

Les enfants sont toujours loin des hommes et des femmes car leurs yeux cherchent l’endroit où ils vivront le monde. Leurs yeux ne nous montrent jamais le monde qu’ils voient, leurs yeux brillent du monde qu’ils cherchent pour exister.

Une fois que nous avons fini de grandir nous commençons à mourir. Et quand nous sommes grands, nous sommes là présents, nous sommes proches de tout, mais nous sommes figés dans un monde fini.

Quand nous sommes petits et que nous n’avons pas fini de grandir nous n’avons pas encore trouvé exactement l’endroit où nous serons, nous n’avons pas encore trouvé notre identité, comme si nous étions encore trop loin ou trop près de nous-mêmes, à une distance où nous ne sommes pas à notre propre taille comme le soleil n’est pas à sa taille dans le ciel. C’est pourquoi du passage de l’enfance à l’âge adulte nous sommes devenus méconnaissables comme si nos yeux s’étaient bandés de leur regard d’enfant.

Une fois adulte l’enfant que nous aurons été aura tant de mal à être reconnu qu’il se retrouvera sur la terre comme s’il avait été perdu dans le ciel.

Je ne me vois pas pour ne pas ne plus me reconnaître. Si je m’étais vu depuis toujours, je ne me reconnaîtrais plus.

Enfants nous sommes la lumière, nous ne sommes jamais le feu.

 

Si nous pouvons tenir le soleil entre deux doigts c’est parce que le soleil n’est pas encore à l’endroit de sa propre taille, qu’il est en train de grandir pour trouver l’endroit dans le ciel où il pourra être à sa taille définitive.

Si la surface de notre main ne suffisait pas à cacher le soleil dans le ciel, le monde serait si vieux que la terre s’esssouflerait autour du soleil et que le ciel serait en feu.

Avec notre main qui peut recouvrir le soleil dans le ciel nous sommes encore dans l’enfance du monde.

 

Avec mes yeux, plus invisible l’autre côté de moi que l’autre côté de toutes les choses, plus invisible mon dos que le dos de toutes les plus hautes montagnes. Avec mes yeux, plus inaccessible mon sommet que leur sommet.

Je lève les yeux vers le haut de ma tête, mais je ne vois que le ciel..

Je ne vois pas mon visage, je ne vois rien de mon visage, comme si une main le recouvrait et que cette main me cachait mon visage pour que je puisse voir le monde devant moi, comme nous cachons le soleil avec la main pour que sa lumière ne nous éblouisse pas.

Quand nous voyons notre visage dans un miroir nous ne voyons plus que lui comme s’il nous aveuglait ; nous ne voyons plus que la nuit.

Nous ne voyons pas notre visage comme si le soleil ne lui projetait pas sa lumière mais l’obscurité qui l’entoure, l’obscurité à partir de laquelle il peut éclairer le monde.

Je vois parce que je ne vois pas mes yeux. Je vois à partir de cette nuit dont le soleil me recouvre le visage et les yeux pour m’éclairer le monde devant moi. Je vois parce que le soleil, du fond du ciel, projette sur mes yeux sa nuit comme sa propre main immense sur mon visage infime.

Je vois parce que le soleil, pour me montrer le monde sans fin, projette sa nuit sur mes yeux comme sur les étoiles dans l’infini.

Je vois mais je ne vois pas mes yeux parce que mes yeux sont les ouvertures par lesquelles s’engouffre l’univers tout entier.

Je ne vois pas mon visage, je ne vois rien de mon visage, comme s’il fallait que je ne le vois pas et que je sois le seul homme sur la terre à ne pas le voir, comme si je ne le voyais pas pour que je sois le seul au monde à ne jamais pouvoir détruire son image.

Je ne vois de mon visage que le bout de mon nez comme si l’infime vision que j’ai de lui me cachait une infinie partie du monde.

Je ne pourrai jamais me tourner vers mon visage, je ne pourrai jamais me tourner vers mes yeux car mes yeux m’engloutiraient en eux, je glisserais derrière eux, je tomberais dans la nuit sans fin.

Je ne pourrai jamais me tourner vers mes yeux car ce serait me détourner du monde et de la lumière, ce serait me mettre dos à la terre et au ciel, serait être face au vide infini.

Comme si mon visage et mes yeux que je ne peux pas voir représentaient ce que je ne peux pas voir des visages et des yeux que je vois, ce que je ne pourrai jamais voir des visages que je vois et des yeux qui me regardent. Comme si mon visage et mes yeux que je ne vois pas représentaient ce que je ne peux pas voir de ce que je vois, ce que je ne pourrai jamais voir de ce que je vois.

Comme si mon visage et mes yeux que je ne vois pas représentaient le fond, l’intérieur, l’essence même de tous les visages et de tous les yeux que je vois.

Je ne verrai jamais ce que voient les hommes qui m’entourent car je ne verrai jamais ce qu’ils voient devant eux quand il me voit. Les hommes qui me regardent voient ce que je ne vois pas de moi-même, comme ils ne voient pas ce que je vois d’eux. Les hommes devant moi voient ce que je ne vois pas, et ne voient pas ce que je vois. Comme si nous étions chacun à un endroit où aucun autre ne peut être.

Chaque homme a une place d’où il voit le monde, et ce qu’il voit de cette place ne cache pas aux autres yeux le monde qu’ils voient alors que ce qu’il touche cache le monde et prend la place des autres mains.

Je vois, mais l’autre devant moi ne voit pas ce que je vois puisque je vois de lui ce qu’il ne voit pas de lui-même.

Je vois, mais l’autre devant moi voit ce que je ne vois pas puisqu’il voit de moi de que je ne vois pas de moi-même.

Je suis seul à voir ce que je vois et seul à ne pas voir ce que je ne vois pas.

Avec mes yeux si je ne vois pas tout, je ne vois pas mes yeux d’abord.

Je vois par tout ce que je ne vois pas, et je vois d’abord par mes yeux que je ne vois pas, pour voir tout ce que les autres hommes ne voient pas d’eux-mêmes et voir ce qu’ils ne voient pas du monde .

S’il n’y avait pas quelque chose que je ne pouvais pas voir je ne verrais pas. S’il n’y avait pas la nuit, le jour ,’existerait pas. Sans l’obscurité le soleil ne pourrait rien éclairer.

Tout ce que je ne vois pas m’a donné des yeux. Tout ce que je ne vois pas est dans mes yeux que je ne vois pas. L’invisible est mes yeux. Et de l’invisible naît le visible. Je vois de ne pas voir.

Je vois de ne pas pouvoir tout voir.

Si je voyais mes yeux, mes yeux ne bougeraient plus. Comme si mes yeux ne bougeaient que du regard aveugle que je leur porte. Comme si quand nous avons les yeux figés nous avions la vision de nos yeux .

 

Quand je vois mes yeux dans un miroir je sors de moi. Quand je vois mes yeux dans un miroir je m’expulse de l’univers, je fais un pas infini en arrière de l’infini.

Si je ne peux pas voir mes yeux bouger dans un miroir c’est parce que le visible n’est que l’arrêt de l’invisible. Comme si devant les yeux fermés l’invisible passait et repassait sans cesse et qu’il suffisait d’ouvrir les yeux pour l’arrêter. Comme si l’invisible n’était qu’un mouvement que seuls les yeux et la lumière pouvaient selon la longueur de leur projection plus ou moins retenir, plus ou moins visibiliser. Comme si le visible n’était qu’un mouvement dans l’arrêt, un mouvement figé.

Comme si tout était mobile et invisible sans les yeux et sans la lumière. Comme si tout bougeait dans l’obscurité et que seulement les yeux et la lumière pouvaient tout arrêter et tout découvrir. Comme si autant les yeux que les mains immobilisaient le mouvement et pouvaient produire les formes visibles qui nous entourent.

Je vois, mais je ne vois pas que je vois. Je ne vois pas mes yeux qui s’échappent infiniment loin

devant moi, je ne vois pas ce qui s’échappe de mes yeux quand je vois.

Quand j’ouvre les yeux je vois seulement le monde, comme si ce monde que je vois était la projection sans fin de mon corps qui s’étire tout autour de moi à perte de vue.

Je ne vois pas mes yeux, je vois le monde, je vois les membres démesurés de mon corps. Je vois la terre et le ciel qui sortent de mes yeux, je vois les montagnes qui s’élèvent au-dessus de moi, les mers qui débordent sous mon front. J’ouvre les yeux et je vois le soleil qui surgit dans le ciel, la lumière qui emplit mes yeux.

Si le monde avait une fin je n’aurais jamais pu ouvrir les yeux. Je vois parce que l’infini m’entoure, et parce que les distances sont si grandes que l’infime est partout, et parce que je peux tout mettre dans mes yeux.

Je vois parce que mes yeux m’introduisent dans tout et me font sortir de tout parce que mes yeux volent dans l’infini et projettent mon corps tout entier dans l’espace, et parce que dans l’espace mon corps change de taille suivant l’endroit où il est. Très large sur la terre. Très long à l’horizon. Très haut dans le ciel. Tout petit et tout rond dans les yeux que je regarde. Quand je vois, mon corps n’a plus de taille, mon corps devient invisible partout où mes yeux se projettent. Seulement quand je ne vois pas, mon corps retrouve ses dimensions sous mes mains.

Je vois mais je ne vois pas par quoi je vois. Mes yeux sont dans le noir, la lumière n’est jamais arrivée jusqu'à eux, le soleil ne s’est jamais levé sur mes yeux pour mes yeux. La véritable obscurité ce n’est pas quand il fait nuit, c’est quand nous fermons les yeux. La véritable lumière ce n’est pas quand il fait jour, c’est quand nous ouvrons les yeux. Nous portons en nous la terre et son obscurité, le soleil et sa lumière.

J’ouvre les yeux et ma tête est un trou qui voit le ciel, un trou sans commencement qui voit le ciel sans fin. Comme si tout passait par mes yeux et que le monde me traversait pour faire naître l’infini.

Les yeux fermés, le monde a un début et avec le début il a une fin. Les yeux fermés, le monde commence où je suis debout sur le sol et se termine où je suis couché, où je suis encore au bout de mes bras tendus.

Les yeux ouverts, le monde n’a plus de début et sans début il n’a plus de fin. Les yeux ouverts, le monde commence et se termine où je ne suis ni debout ni couché. Le monde commence et se termine où je ne serai jamais.

Les yeux ouverts, le monde est sans commencement derrière moi et sans fin devant moi. Le monde passe et repasse à travers moi, il passe et repasse du sans début au sans fin, du sans fin au sans début.

Quand je vois j’immobilise tout ce que je vois, mais pas mes yeux. Mes yeux, eux, bougent toujours parce que je ne peux pas les voir quand je vois.

Quand je vois mes yeux dans un miroir, j’immobilise mes yeux mais pas le monde qui m’entoure. Le monde, lui, bouge toujours autour de moi parce que je ne peux pas le voir quand je vois mes yeux, parce que je ne vois que mes yeux quand je les vois.

Quand j’ouvre les yeux, je vois avec tout ce que je ne peux pas voir de mon visage. Devant un miroir je vois avec tout ce que je ne peux pas voir du monde. Quand je vois mon visage dans un miroir je ne vois pas plus du monde que je ne vois de mon visage quand je vois le monde.

Quand j’ouvre les yeux , mes yeux sont tout ce que je ne vois pas. Mais quand je vois mes yeux dans un miroir, c’est le monde qui est tout ce que je ne vois pas.

Il y a toujours quelque chose que nous ne voyons pas. Il y a toujours la nuit dans le jour.Le jour, nous voyons le soleil, mais nous ne pouvons pas voir nos yeux. Le jour nous ne voyons pas par le soleil que nous voyons, nous voyons par nos yeux que nous ne voyons pas.

Si je ne vois pas une infime partie de mes yeux quand mes yeux sont ouverts, je ne vois pas non plus l’infini de mes yeux quand mes yeux sont fermés.

Les yeux de l’homme se cachent devant les yeux de l’homme comme l’univers se cache devant eux.

Nous ne voyons pas nos yeux pour ne pas ne pas voir le monde. Nous ne voyons pas nos yeux parce que si nos yeux nous étaient visibles c’est le monde qui ne le serait pas.

Quand je vois mes yeux je me vois. Quand je vois le monde je ne me vois plus. Comme si la vision de mes yeux me cachait le monde et que la vision du monde me cachait à moi-même.

Quand nous voyons les yeux des hommes qui nous entourent c’est que nous pouvons voir leur corps tout entier. Comme si la vision de leurs yeux nous donnait toujours la vision de leur totalité.

Si nous pouvions voir nos propres yeux nous nous verrions entièrement, et nous voyant entièrement nous ne verrions plus le monde. Si nous ne voyons pas nos propres yeux c’est pour ne pas nous voir entièrement et voir le monde.

Nous voyons le soleil et la terre comme s’ils étaient les yeux que nous avons pour voir le monde entièrement.

Comme nous ne nous voyons pas entièrement si nous ne voyons pas nos yeux, nous ne voyons plus le monde si ,nous ne voyons pas le soleil et la terre.

Si nous ne voyons pas le soleil et la terre nous ne voyons plus le monde entièrement, comme ,si nous ne voyons pas nos yeux, nous ne nous voyons pas nous-mêmes entièrement.

Quand nous voyons nos yeux dans un miroir nos yeux ne bougent plus parce que tout a disparu

devant eux. Nos yeux ont remplacé le monde.

Je ne vois pas mes yeux. Et si dans un miroir je les regarde, je ne les vois pas bouger, je les vois figés comme si je regardais les yeux d’un mort. Comme si quand je regarde les yeux d’un mort c’était mes yeux que je regardais dans un miroir.

Comme si les yeux des morts étaient le miroir de nos yeux. Comme si nos yeux que nous regardons dans un miroir étaient les yeux de notre mort. Comme si vivant, nous ne pouvions pas voir nos yeux vivants. Comme si devant nous tout vivait sauf nos yeux. Comme si dans la mort tout était mort sauf nos yeux.

Comme si dans la mort j’allais voir mes yeux comme je vois les yeux des autres femmes et des autres hommes. Comme si dans la mort j’allais voir l’invisible, j’allais voir le soleil qui ne m’éclaire pas.

Même si je me regarde dans un visage, à travers les yeux d’un autre homme, mes yeux sont si loin que je ne vois que deux tâches noires dans ses yeux.

 

Quand je regarde mes yeux dans un miroir c’est comme s’il faisait nuit noire sur moi. La nuit la

plus totale, l’obscurité la plus profonde que je peux avoir devant les yeux, c’est quand je regarde

mes yeux.

Je ne peux pas immobiliser une image plus fortement que celle de mes yeux que je vois dans un

miroir. Je suis là devant l’immobilité la plus grande comme je suis aussi devant le mouvement le

plus rapide, car je ne peux pas mobiliser une image plus fortement que celle de mes yeux que je ne

vois pas, que je ne verrai jamais bouger.

Les yeux portent en eux la plus grande immobilité et le plus grand mouvement qui existent sous le soleil.

Quand j’ouvre les yeux, mes yeux sont tout ce que je ne vois pas de moi. Quand je vois mes yeux dans un miroir, mes yeux sont tout ce que je vois du monde.

J’ouvre les yeux sur le monde et je vois par tout ce que je ne vois pas. J’ouvre les yeux sur mes yeux et je ne vois pas par mes yeux que je vois.

S’il n’y avait pas de miroir le monde ne disparaîtrait pas. Si nous pouvons apparaître devant nous c’est parce que tout peut disparaître autour de nous.

Nous ne nous voyons pas nous-mêmes pour que le monde soit visible, pour que la nuit, sur nous, lève le jour devant nous. Nous ne nous voyons pas nous-mêmes pour que le monde ne disparaisse pas. Nous avons disparus devant nous pour ne pas disparaître de la surface de la terre.

C’est quand je ferme un œil que j’aperçois un peu de mon visage, et je distingue alors un côté de mon nez. C’est quand je ferme un œil que je vois une courbe qui prend départ au bout de mon nez et qui prend fin à l’extrémité de mon sourcil. Comme si je regardais dans une longue vue et que j’étais si loin de moi que je ne me voyais pas, ou que je regardais dans un microscope et que j’étais si proche que je ne voyais rien de mon visage.

Devant mon visage il me semble être devant un trou de serrure : je ferme un œil et je commence

à voir le bout de mon nez, comme si j’étais derrière une porte et que j’étais caché à moi-même. On dirait que je ne vois pas mon visage pour ne jamais pouvoir le définir mais l’imaginer différemment indéfiniment. On dirait que je ne me vois pas afin d’avoir de moi la vision la plus juste et que mon visage ne soit pas la proie de la nuit et de mes yeux. Que mon visage ne disparaisse pas devant moi la nuit ou n’apparaisse pas devant moi le jour. Je ne me vois pas pour rester moi-même sans me transformer en un autre devant moi.

Je ne me vois pas pour que mes yeux soient toujours là, sans cesse, sans interruption, ni visibles

ni invisibles pour moi-même, simplement là présents, trouant, ouvrant mon visage dans la lumière,

me projetant très loin devant moi pour emplir le monde.

J’ouvre les yeux et je ne vois pas mes yeux.

Je ne vois pas mes yeux pour que mes yeux restent en contact avec tout ce qui les entoure quand ils sont ouverts. Si je voyais mes yeux, mes yeux ne verraient qu’eux et je ne verrais rien du monde. Si je voyais mes yeux, c’est seulement les yeux fermés que j’entrerais en contact avec le monde.

Comme si je ne voyais pas mes yeux pour qu’ils ne soient jamais immobiles et qu’ils soient toujours dans le mouvement de l’univers que je ne vois pas. Comme si je ne pouvais pas voir mes yeux parce que je ne pouvais pas voir l’univers. Comme si quand je voyais mes yeux dans un miroir, j’immobilisais l’univers dans ce miroir.

Comme si je voyais pour arrêter le monde sous mes yeux et la terre sous mes pieds et pour que je puisse tenir à tout ce que je vois.

Nous voyons pour ne pas tomber. Quand nous ne voyons pas, nous fermons les yeux, nous ne pouvons plus avancer, nous ne pouvons plus nous lever sans nous coucher.

Je ne me vois pas pour ne pas m’éloigner et m’approcher de moi-même. Je ne me vois pas pour ne pas disparaître, d’être trop loin ou d’être trop près de moi. Je ne me vois pas pour ne pas avancer vers moi ou reculer devant moi. Je ne me vois pas pour ne pas bouger devant mes yeux et pouvoir rester sans cesse avec moi-même. Je ne me vois pas pour me soutenir à l’horizon de ma nuit autour de moi.

Si je me voyais je ne pourrais plus me supporter, je ne supporterais pas sans cesse l’image de mon visage. Je me vois, mais la lumière qui m’éclaire n’éclaire que moi-même. La nuit et le jour sur la terre ne changent rien à ce que je vois de moi. On dirait qu’une autre lumière m’éclaire ou ne m’éclaire pas, qu’une autre obscurité ne m’éclaire pas ou m’éclaire. Comme si une lumière ou une obscurité inconnue que personne n’a jamais vue s’était posée sur moi. Une lumière ou une obscurité qui n’est ni dans le jour ni dans la nuit, une lumière ou une obscurité incessante, une lumière ou une obscurité invisible et impalpable. Comme si j’avais atteint là les extrémités du toucher et de la vue, et que je me touchais des yeux et que je me voyais des mains.

J’ai de moi une vision si présente que je ne me vois jamais vieillir. Sans miroir, aucune ride ne déformerait jamais mon visage. Je n’ai pas d’âge pour moi-même.

Si je me voyais, à force de me voir je ne me verrais plus, je passerais devant moi sans me voir.

La lumière qui m’éclaire me montre à moi-même comme si je me voyais toujours pour la première fois. Je me vois toujours pour la première fois. A mes yeux, j’ai un visage qui me surprend toujours comme si je venais de me rencontrer.

Je ne me vois pas et c’est comme si j’avais gardé de moi le visage de l’enfant que j’ai été. Je ne me vois pas pour pouvoir tenir devant moi les yeux ouverts sans jamais changer mon visage. Je ne me vois pas pour me voir toujours avec le visage de la première fois. Je ne me vois pas pour rester vivant.

La lumière qui me montre mon visage n’a jamais rien éclairé d’autre sur la terre. Les yeux qui s’y ouvrent pour le voir sont restés ouverts sur lui depuis le premier jour. Je suis né, j’ai vu le jour et je me suis vu. La lumière a été mon premier miroir, et mon visage a été la première image à travers laquelle j’ai vu le monde. Et dans ce miroir qui a fixé mon image d’enfant, je vois le monde qui bouge et grandit à côté de moi dans la lumière du premier jour.

Nous voyons à travers l’image de notre visage qui nous est apparue quand nous avons ouvert les yeux pour la première fois sur le monde.

Je me vois sans me voir comme si j’étais resté caché derrière moi avec mon petit corps d’enfant, dans la forme la plus petite que mon corps ait eu depuis que je suis arrivé sur la terre.

Je me vois sans me voir, tout petit caché dans mes yeux. Mes yeux brillent de l’enfant que j’ai été, de l’enfant qui me voit et que le soleil a fait entrer dans mes yeux le jour où je suis né. Dans mes yeux, je porte l’enfant que je ne suis plus.

Je suis resté quelque part si petit que les hommes qui m’entourent me paraissent souvent être des géants. Comme si ma main ne pouvait plus cacher le soleil et que j’étais si petit que je n’étais plus visible.

Les distances nous ont tant agrandis que le soleil, si loin, n’est plus qu’une petite boule de feu qui brille dans notre main. Les distances nous ont tant agrandis que tout est devenu très petit et que même le ciel tient dans l’infime ouverture de nos yeux. Nous sommes immense et tout est minuscule.

L’infini nous infinit.

L’espace démesuré permet à l’infini de pouvoir tenir dans un infime espace. Avec le vide sans fin qui nous entoure nous pouvons vivre sur une boule de terre démesurée sans pour autant disparaître. Si petits que nous soyons nous existons parce que nous sommes dans l’infini.

Dans un monde avec une fin nous ne pourrions pas exister sans être démesurés. Dans un monde avec une fin, l’infime n’aurait pas sa place, tout serait si proche et si grand que rien ne serait visible.

L’infime n’existe que dans un infini.

L’infini n’est là que pour rendre accessible le démesuré, pour que le démesuré puisse devenir moins grand, que l’immense puisse devenir petit, que l’énorme puisse devenir infime.

L’infini n’est là que pour contenir une infinité de soleils et de planètes et qu’aucun soleil ne puisse même nous brûler, et qu’une seule planète puisse nous avoir donné la vie.

Je ne vois pas mon visage avec la lumière du soleil qui éclaire le visage des autres hommes qui m’entourent pour garder intact mon visage dans la lumière du premier jour. Si je voyais mon visage avec la lumière de chaque jour qui passe je ne pourrais plus le quitter des yeux ; mes yeux se poseraient à jamais sur lui, mes yeux se fixeraient sur mes yeux, mes yeux se figeraient en eux et je n’aurais pas grandi.

Je ne vois pas mon visage pour ne jamais le souiller de mes yeux. Je ne le vois pas pour que la nuit puisse tomber sur lui sans que j’en sois démuni et que je sois le seul à ne pas être démuni. Je ne vois pas mon visage pour que je puisse fermer les yeux sans qu’il disparaisse.

Invisible visage, je ne te vois pas pour mieux voir le monde, je ne te vois pas pour que tu sois la nuit d’où je vois, la nuit dans laquelle la lumière m’éclaire pour voir devant moi.

Si je peux fermer les yeux sur tous les visages qui m’entourent et ne plus les voir, si je peux fermer les yeux pour me séparer de leur image, sur moi-même j’ai toujours les yeux fermés, que mes yeux soient ouverts ou pas. Je suis toujours séparé de mon image, je ne suis jamais là où elle est, je ne suis jamais là devant moi. Je suis près de moi, si près de moi que je suis très loin de mon image. Je suis très loin et en même temps très près de moi, mais jamais près ou loin de moi, toujours à une distance infime ou infinie. Je ne me vois pas et je me touche.

Nos yeux sont en même temps l’intérieur et l’extérieur de nous-mêmes, ce qu’il y a de plus lointain en nous et de plus proche sur le monde. Nos yeux ne se touchent pas, nos yeux se voient.

Entre moi et moi il y a en même temps un espace très grand et un espace très petit, une distance infime et une distance infinie, comme si dans cet espace qui m’éloigne et m’approche de moi-même tout était sans cesse si mouvementé par la vie et le temps qui passe que rien ne pouvait jamais être à la même taille.

Je ne me vois pas parce que je vois autant l’infinité que l’infimité de moi-même, et que j’ai sans cesse les yeux posés sur mon corps très grand ou mon corps très petit, il suffit que j’ouvre et ferme les yeux.

Je ferme les yeux et je suis près de moi, si près de moi que je deviens si grand contre moi que je me couche et m’endors sur moi.

J’ouvre les yeux et je m’éloigne si loin que je deviens si petit que je peux entrer dans mes yeux pour me projeter partout autour de moi.

J’ouvre les yeux et je redeviens si petit que le monde est le ventre où je me développe et grandis dans l’univers.

Si le monde avait une fin nous ne grandirions pas. Nous avons été très petits pour devenir très grands, parce que nous sommes dans l’infini et que nous venons d’infiniment loin pour arriver infiniment près.

Si nous avons été si petits c’est parce que nous étions si loin que nous n’étions pas visibles. Nous sommes en train d’arriver du fin fond de l’infini.

Nous avons été si petits que pour arriver jusqu'à nous nous avons parcouru une infinité de kilomètres, passant sans cesse d’une taille à une autre dans l’infini. Nous avons eu une infinité de tailles parce que nous venons de si loin que nous avons mis un temps sans fin pour venir ici.

Nous avons grandi parce que des distances immenses nous entourent et que nous avons réussi à arriver sur la terre.

Nous allons devenir si grands que nos yeux pourront bientôt envelopper la terre entière comme notre main peut déjà recouvrir le soleil.

Si je peux cacher le soleil avec la main, je peux aussi avec la même main recouvrir le ciel. Il suffit que je rapproche ma main de mes yeux, comme si de mes yeux au bout de mes mains de mes bras tendus l’écart était si grand que l’espace qui sépare le soleil des étoiles pouvait s’y loger.

Si je ferme les yeux sur tous les visages qui m’entourent je me sépare de leur image toute petite devant moi et je m’attache à leur corps très grand contre mon corps. Je quitte le visible pour trouver le touchable, je sors de l’intouchable pour entrer dans l’invisible.

Si je me voyais je me détacherais de mon corps qui serait trop petit pour qu’il puisse me contenir et je m’éloignerais si loin de moi-même que je me perdrais de vue et disparaîtrais.

Si je me voyais, avec les années je me serais oublié, avec le temps qui se serait posé sur moi je ne me reconnaîtrais plus.

Je n’oublierai jamais ce que je ne vois pas, je reconnaîtrai toujours ce que je n’ai jamais vu car ce que je ne vois pas ne bouge pas, le temps ne change rien au monde que nous n’avons jamais connu si nous portions en nous l’image fixe du présent.

On ne se voit jamais parce que pour toujours se reconnaître il aurait fallu ne jamais se quitter des yeux et se voir sans cesse dès le premier âge. Il aurait fallu se regarder grandir comme nous regardons grandir notre propre enfant sans ne plus jamais le reconnaître.

Si on se voyait on serait aveugle devant le monde car on ne se serait jamais tourné vers le soleil et la terre, et chaque jour on reconnaîtrait le monde que l’on n’aurait jamais vu, on reconnaîtrait ce qui n’a jamais bougé devant nos yeux, comme on reconnaîtrait le monde s’il était sans cesse dans la nuit.

Nous voyons le monde devant nous pour que chaque jour nous ne puissions pas le reconnaître, et que chaque jour le monde soit nouveau.

Nous n’avons jamais vu la plupart des hommes ou des femmes ou des enfants que nous croisons sur notre passage, et pourtant si nous les regardons comme si nous les avions jamais vus, nous ne les regardons pas comme si nous ne les reconnaissions pas.

Je reconnais tous les hommes parce qu’ils habitent tous sous le même soleil que le mien, et que nous faisons tous ensemble les mêmes tours autour de sa lumière.

Nous pourrions reconnaître tous les hommes qui sont apparus sur la terre depuis que l’homme existe. Nous ne pourrions pas les reconnaître à la forme de leur corps mais nous reconnaîtrions surtout leur visage, leurs yeux, leur tête, leurs pensées, nous reconnaîtrions la lumière qui éclaire le monde où nous sommes, la forme de leur esprit.

Je reconnais en eux mon soleil.

Je pourrais reconnaître tout autant les hommes que je n’ai jamais vus que je reconnais les hommes que je connais de vue.

Comme si nous portions dans notre mémoire tous les hommes, femmes et enfants, tous les êtres de notre espèce et qu’ils faisaient tous partie de notre existence sur la terre.

Si nous rencontrions des hommes d’une autre planète qui habitent une autre planète, une planète éclairée par un autre soleil, un trou noir et sans fin se creuserait dans notre mémoire car même si ces hommes avaient la même forme de corps que la nôtre aucun d’eux serait reconnaissable sous notre soleil, notre lumière et nos yeux parce qu’aucun n’aurait la même forme de cerveau que la nôtre, comme des animaux d’espèces différentes, de corps différents, vivant dans des éléments différents, ne se rencontrent pas sans s’entre-tuer comme s’ils ne se reconnaissaient pas entre eux.

Si nous avons tous la même forme de cerveau nous n’avons jamais la même forme d’esprit et c’est ce qui nous différencie et nous fait exister.

Avec le même soleil nous avons le même cerveau, comme avec la même terre nous avons le même corps. Mais les animaux habitent tant la terre, l’eau et l’air, ils habitent tant l’obscurité et la lumière, tant le froid et la chaleur, qu’ils vivent sur mille terres et sous mille soleils.

L’infinité d’espèces animales qui nous entourent nous préparent à rencontrer l’infinité d’espèces qui peuplent l’univers.

Il n’y a pas d’hommes ou de femmes inconnus sur la terre, il n’y a d’inconnu que des animaux.

Il n’y a d’inconnu que mon propre visage.

Nous ne nous voyons pas nous-mêmes pour être prêts à affronter ce que nous n’avons jamais vu. Nous ne nous voyons pas nous-mêmes pour être toujours très proche de l’inconnu.

Quand j’ouvre les yeux, il me semble avoir un œil à la place du visage. Les yeux ouverts c’est tout mon visage que je ne vois pas qui est un œil ouvert.

Il me semble que c’est tout ce que je ne vois pas de moi-même qui est mes yeux, que l’invisible est mon œil avec lequel je vois le monde.

Les yeux ouverts j’ai la sensation d’avoir tout mon visage qui regarde, que mes yeux prennent tout mon visage, que mes yeux fendent tout mon visage, que mon visage tout entier voit.

Les yeux ouverts j’ai du mal à situer exactement mes yeux dans mon visage, car je vois surtout par tout ce que je ne peux pas voir de moi. Je ne vois pas seulement par mes yeux que je ne vois pas, je vois aussi par toutes les parties de mon corps que je ne vois pas ;ou plutôt toutes les parties de mon corps que je ne vois pas sont prêtes à s’ouvrir comme des yeux et à devenir voyantes.

Quand je vois il m’est difficile de savoir que j’ai deux yeux. C’est seulement quand je ne vois pas, quand j’ai les yeux fermés que je sais que j’ai deux yeux.

Quand j’ouvre les yeux, mes yeux se séparent de chaque côté de mon visage pour se rejoindre en un seul œil devant moi.

Mes yeux s’ouvrent et ouvrent mon visage, toute ma tête, toute ma nuque, tout mon dos, toute l’obscurité qui m’enveloppe. Mes yeux s’ouvrent et emplissent ma nuit. Mes yeux s’ouvrent du dessous de mon menton jusqu’au dessus de mon front, jusque derrière mon dos. Mes yeux s’ouvrent et fendent en deux la nuit qui me recouvre.

J’ai pour yeux tout ce que je ne vois pas de moi et que le soleil ne m’éclaire pas.

J’ouvre les yeux sur le monde et j’ai ma nuit pour yeux. J’ouvre les yeux sur moi et j’ai comme une cagoule noire enfilée sur ma tête qui descend dans mon dos et qui me masque le visage.

Le visage inconnu ce n’est pas seulement le visage de celui que nous n’avons jamais rencontré, c’est surtout le nôtre.

C’est la tête des hommes ou des femmes que nous ne voyons pas qui ressemble le plus à la nôtre. C’est la tête des femmes ou des hommes que je n’ai jamais vus qui est ma tête. Ce sont les hommes ou les femmes que je ne rencontrerai jamais qui portent ma tête sur leurs épaules.

Les femmes ou les hommes que nous ne connaissons pas, que nous ne verrons jamais, que nous ne croiserons pas ont le même visage que le nôtre.

Ce sont ces hommes ou ces femmes qui habitent là où je n’irai jamais, qui habitent là si près de moi sur la terre ou si loin de moi dans l’univers, et où le hasard de mes pas ne me mèneront pas, qui me ressemblent le plus.

Nous sommes l’homme ou la femme que nous n’avons jamais vu. Je suis celui ou celle que nous ne connaissons pas. Nous sommes tous les hommes ou toutes les femmes qui nous sont restés dans la nuit . Je suis l’homme qui habite de l’autre côté de la terre.

Si le monde était à sa taille réelle, le monde ne serait plus que sa propre trace, il aurait disparu. Le monde ne serait plus que l’inscription démesurée de sa disparition.

A sa taille réelle le monde se serait figé jusqu'à se fossiliser dans le vide sans fin. Le monde n’existerait plus que comme la trace de son propre passage. Nous n’aurions plus que les creux et les bosses de son empreinte, plus que la marque du monde inscrite sur le ciel, comme il n’y a plus derrière nous que la trace de nos pas sur la terre.

Rien ne peut être à sa taille réelle sans être sa propre trace. A sa taille réelle, toute chose a disparu.

Le monde n’existe pas lui-même à ses dimensions comme la taille de notre corps n’existe que dans sa propre empreinte.

Si nous devions voir le soleil à sa taille nous ne verrions que le cercle de cendre qu’aurait laissé son feu dans le ciel, nous ne verrions que le passage du feu au-dessus de la terre .

Si rien n’est à sa propre taille c’est parce que tout est encore là, encore là en mouvement en train de marquer son passage.

Les hommes laissent ici leur empreinte, non seulement l’empreinte de leurs mains et de leurs pieds mais aussi l’empreinte de leur corps, de leur corps à sa taille. Les hommes laissent ici la dimension exacte de leur esprit. Comme si un soleil éblouissant les projetait tout entier sur le monde, un soleil si éblouissant que l’empreinte même de leurs yeux recouvrait le monde qu’ils voient.

 

Tout ce qui a disparu s’est inscrit sur le monde à sa tailler. Le monde s’est formé à partir des traces de tout ce qui n’existe plus. Le monde se reconstruit sans cesse à partir des marques que laisse tout ce qui s’efface, à partir de la propre taille des tout ce qui disparaît. Le monde devient le monde à mesure que l’inconnaissable devient le monde.

Les mesures réelles du soleil n’existent que dans la propre mort du soleil. A sa taille au-dessus de nous, le soleil aurait mis le feu au ciel et à la terre.

Le soleil et la terre existent seulement quand ils ne sont pas à leur taille. Ils existent seulement en mouvement dans l’espace sans fin.

Le soleil et la terre ont à la fois aucune dimensions et toutes les dimensions dans l’infini. Le soleil et la terre peuvent être très petits ou très gros, très larges ou très longs, mais ils ne sont jamais à leurs propres dimensions car à leurs propres dimensions ils n’existent pas.

Seulement ce qui est en train de tomber du ciel et de chuter dans l’univers existe à sa propre

taille et ne peut exister qu’ainsi. Seulement ce qui ne tourne pas dans l’espace et ne tient pas dans le vide n’existe pas à une autre taille que la sienne.

Tout ce qui tombe ne peut pas changer de dimension et reste toujours à sa taille parce qu’en tombant les distances se réduisent, l’espace se referme, tout est en train de quitter l’infini pour mettre une fin au monde.

SI je suis à un endroit où personne d’autre que moi-même ne peut être, à un endroit d’où je vois

le monde comme personne ne le voit c’est parce que j’ai trouvé le lieu où je suis à ma taille et d’où le monde est à la mienne, et parce que je vois le monde non seulement à partir de mes yeux que je ne vois pas, à partir de leur nuit qui l’éclaire, mais aussi à partir de mon corps qui s’est arrêté de grandir.

Je vois à partir de l’immobilité de mon corps qui a trouvé sa place dans le monde et qui sans bouger de sa place met tout en mouvement.

 

Chaque homme habite un lieu d’où il voit le monde différemment et de cette différence le monde est visible comme s’il y avait autant de lieux d’où le monde apparaît qu’il y a d’hommes qui sont apparus sur la terre, comme s’il y avait autant de soleils qui éclairent le monde qu’il y a d’yeux qui regardent et qui ont regardé la terre et le ciel.

Tous les hommes qui ont disparu sont partis avec ce qu’ils ont vu, et aucun autre homme n’a jamais pu ensuite reprendre la place qu’ils occupaient et d’où ils voyaient le monde comme personne ne l’a jamais vu.

Il y a des endroits dans le monde qui sont devenus aveugles, des endroits sans yeux et sans lumière. Il y a des angles de vue d’où le monde ne peut plus apparaître, des angles de vue qui ont perdu leurs yeux, des lieux d’où l’on ne reverra plus jamais le monde, et où le monde n’est plus qu’un désert.

La mort d’un homme c’est la disparition d’une autre vision du monde.

La mort d’un homme ce n’est pas seulement un homme en moins, c’est une vision différente du monde qui devient invisible.

La naissance d’un homme ce n’est pas seulement un homme en plus, c’est une vision différente du monde qui devient visible.

Si le monde ne peut pas devenir plus touchable qu’il n’est, il peut devenir plus visible comme si nos mains avaient tout touché et que nos yeux n’avaient pas tout vu, ou que tout avait touché nos mains et que tout n’avait pas vu nos yeux.

Un homme en moins n’enlève rien que son corps au touchable du monde, comme un homme en plus n’en ajoute pas plus.

Si tout reste touchable sans l’homme, tout n’est pas visible sans lui.

Si tout reste touchable sans l’homme sauf son corps, tout n’est pas visible sans ses yeux et pas seulement ses yeux.

Parce que tout est en train de vivre et de se développer, tout change sans cesse de dimensions pour exister et donner aux hommes autant de visions du monde.

Si nous sommes capables de reconnaître un visage entre mille c’est parce que ses yeux voient ce que nous ne voyons pas. Comme si l’homme portait dans ses yeux un monde qu’il était le seul à pouvoir faire exister, un monde très loin ou très près, un monde petit ou grand mais jamais de la même taille que le monde des autres hommes.

Quand nous voyons un visage, nous voyons d’abord les yeux. Les yeux sont ce qui éclairent le visage de l’homme car ils sont ce qui l’identifie comme s’ils nous faisaient entrevoir un monde qu’ils sont seuls à éclairer.

Nous portons chacun un autre sens qui nous permet d’identifier les autres hommes à la seule vision de leurs yeux comme si leurs yeux nous confirmaient la reconnaissance de leur visage et que nous ne pouvons pas nous tromper après les avoir vu comme s’ils enveloppaient le monde qu’ils voient d’une lumière inconnue.

Quand nous sommes vus, l’homme ou la femme qui nous voit nous découvre comme personne ne l’avait fait avant eux. Nous ne sommes jamais vus pareil, chacun nous voit différemment. Dans un infini nous avons une infinité d’images de nous-mêmes, et chacun nous découvre avec sa propre lumière. Et c’est grâce à cette lumière que chacun projette sur nous que nous n’oublions jamais le regard des autres.

Si je n’étais pas le seul à voir le monde comme je le vois je n’aurais plus d’identité. Si nous voyions tous le même monde nous ne serions plus nous-mêmes.

Les yeux bandés nous sommes méconnaissables car le monde que nous voyions et par où nous sommes reconnaissables a disparu devant les autres. Sans le monde que nous voyons et que nous sommes seuls à voir nous ne pourrions plus nous-mêmes nous reconnaître. Si nous pouvons nous reconnaître nous-mêmes sans jamais avoir vu nos yeux, c’est bien parce que nos yeux portent le monde que nous voyons et que nous le reconnaissons en lui. Nous nous reconnaissons nous-mêmes instantanément sans jamais nous avoir vu car ce n’est pas la couleur ou la forme de nos yeux ou de notre visage que nous connaissons, ce qui nous figerait comme des objets sans vie, c’est nous-mêmes que nous voyons sans cesse.

Si nous sommes capables de reconnaître un visage entre mille, c’est parce que ses yeux nous ont laissé entrevoir une nouvelle vision du monde, le monde vu d’un autre angle, à une autre distance, le monde vu de l’endroit où aucun autre visage ne peut être.

Nous avons chacun une place d’où nous regardons le monde, et de cette place qui nous identifie et nous fait exister, le monde est à nous. Avec nos yeux nous possédons tout. Comme si tout ce que nous voyons nous appartenait et que le monde était à nous seuls à perte de vue. Car ce que nous voyons n’est éclairé que par notre propre soleil.

Si nous pouvons cacher le soleil avec notre main c’est parce que nous avons saisi sa lumière qui nous éclaire.

Si le soleil que nous pouvons cacher avec la main éclaire notre propre monde, le soleil qui ne nous montre pas à nous-mêmes et qui éclaire le monde emplit le ciel. Il est si proche de nous qu’il déborde derrière notre main et notre corps, et nous brûle tout entier jusqu'à nous projeter en une ombre sur le monde.

Il y a un soleil pour chacun, que chacun cache avec la main et avec lequel chacun voit, et qui est le soleil d’un monde infini. Et il y a le soleil pour tous dans le ciel qui est le soleil d’un monde avec un début et une fin, le soleil qui brûle et avec lequel nous ne nous voyons pas nous-mêmes.

Il y a le soleil avec lequel nous ne nous voyons pas nous-mêmes et qui est le feu, et il y a le soleil que nous pouvons cacher avec la main et avec lequel nous voyons le monde et qui est la lumière.

Le soleil qui me montre les hommes et les femmes qui m’entourent n’éclaire pas mon visage, comme si je devais voir mon visage avec un autre soleil, et comme si le soleil qui me montre les autres ne faisait que me réchauffer.

Je ne vois pas à partir de la lumière du soleil avec laquelle je ne me vois pas moi-même, je vois à partir de la lumière du soleil que je peux cacher de ma main sans me brûler. Quand je vois avec le soleil qui n’éclaire pas mon visage, je ne vois pas, je suis aveugle car je ne vois pas avec de la lumière je vois avec de la chaleur, je vois avec du feu.

Le soleil me montre un monde qui n’est pas devant moi puisque sa lumière ne me montre même pas mon propre visage. Le soleil me montre un monde qui est devant les autres hommes comme mon propre visage est devant eux. Le soleil qui n’éclaire pas mon propre visage ne peut pas éclairer le monde que je vois. Le soleil éclaire le visage des autres parce qu’il éclaire aussi le

monde des autres.

Si j’ai besoin d’un miroir pour voir mon visage c’est que j’ai besoin de l’autre pour être visible et que l’autre a besoin de moi pour l’être aussi. Comme si le soleil dans le ciel était le miroir dans lequel se réfléchit le visage des autres hommes. Un miroir devant lequel je ne suis pas, un miroir devant lequel personne ne se voit mais où chacun voit l’autre.

Le soleil ne nous éclaire pas pour nous-mêmes, le soleil éclaire les hommes qui nous entourent.

Le soleil n’éclaire pas notre monde, ,il éclaire le monde.

Nous ne nous sommes pas visibles sous le soleil Qui brûle. Nous sommes très loin, si loin que nous sommes infiniment petits. Nous sommes les enfants de l’infini.

Mes yeux ne sont pas tournés vers moi-même, ils sont tournés vers la lumière qui éclaire les autres. Comme si leurs yeux étaient tournés vers une lumière qui m’éclaire.

Le soleil que nous cachons avec notre main n’est pas celui qui se cache derrière la main des autres hommes ou des autres femmes. Le soleil qui se cache derrière notre main ne se cache pas derrière une autre main que la nôtre car le soleil que nous pouvons cacher derrière notre main ne peut se cacher derrière elle qu’à partir de l’endroit où nous le voyons nous-mêmes et où personne d’autre ne peut être.

Le soleil avec lequel nous ne nous voyons pas nous-mêmes est le soleil qui n’éclaire pas les êtres vivants sur la terre, mais le soleil qui les chauffe et les fait vivre, c’est le soleil de la chaleur qui n’émet aucune lumière.

Nous ne nous voyons pas nous-mêmes parce que, pour nous-mêmes qui sommes en train de mourir, le soleil est en train de brûler le monde. Pour nous-mêmes qui portons la vie et la mort il n’y a dans le ciel qu’une boule de feu autour de laquelle tourne le monde où nous sommes, une boule de feu qui produit le chaud et le froid, la vie et la mort de tous les êtres vivants qui nous entourent. Et c’est avec ce soleil, le soleil de tous les animaux, que nous sommes aveugles de nous-mêmes. Car si le soleil autour duquel tourne la terre nous montrait à nous-mêmes, nous n’aurions pas un visage humain, nous aurions une tête animale.

Si le soleil ne nous montre pas à nous-mêmes mais nous montre aux autres qui nous entourent c’est parce que nous ne sommes pas visibles à partir du soleil qui ne nous éclaire pas nous-mêmes et qui est le feu, mais à partir du soleil de chacun que chacun peut cacher de sa main et qui est la lumière.

Il y a dans le ciel un soleil pour chacun qui est le soleil que chacun peut cacher de sa main et avec lequel chacun voit le monde, et il y a un soleil pour nous tous qui nous donne la vie et la mort et avec lequel nous ne nous voyons pas nous-mêmes.

Après avoir touché le sol, nos mains se sont posées à plat dans le ciel et dans le ciel nos bras tendus ont projeté nos mains vers le soleil et le soleil s’est mis à reculer infiniment loin derrière nos mains jusqu'à ce qu’elles ne puissent plus s’y brûler et que le soleil puisse tenir sous leurs paumes et qu’elles le recouvrent jusqu'à en faire surgir la lumière.

Quand nous nous sommes levés de terre un soleil que nous ne connaissions pas est apparu dans le ciel et ce soleil nous a éclairés. Debout, nous sommes devenus voyants, et voyants tout a perdu ses propres dimensions, le monde s’est éloigné si loin devant nous qu’il est devenu sans fin. Debout voyants, l’infini est apparu. Nous avons pu alors nous projeter dans le soleil et faire apparaître sa lumière dans le ciel. Car le soleil qui brûle dans le ciel n’est pas le soleil qui nous éclaire, il est le soleil qui se projette sur nous-mêmes avec sa chaleur, et la nuit il est le soleil qui nous couche à terre.

Le soleil nous donne sa lumière lorsque nous nous projetons en lui, et il nous donne son feu en se projetant sur nous-mêmes.

Il y a dans le ciel le soleil qui nous lève et dans lequel nous nous projetons pour faire surgir sa lumière, et il y a le soleil qui nous couche et qui se projette sur le monde pour faire surgir sa chaleur. Il y a dans le ciel le soleil que nous voyons des yeux et le soleil qui nous couche de son feu.

Il y a dans le ciel le soleil vers lequel nous nous projetons et le soleil qui se projette sur le monde, de nos yeux au soleil, et du soleil à nos yeux comme une navette sans fin pour voir et vivre, toucher et mourir.

Depuis que nous pouvons recouvrir le soleil avec nos mains, nous pouvons nous projeter dans le soleil avec nos yeux pour nous recouvrir de sa lumière, comme le soleil se projette sur nous-mêmes pour nous recouvrir de sa chaleur.

Si nous ne pouvions pas recouvrir le soleil avec nos mains nous ne verrions pas, nous brûlerions par le soleil.

Nous voyons le soleil parce que le soleil nous touche. Nos yeux brillent dans le soleil comme le soleil chauffe le monde.

Le soleil est du feu qui donne la vie parce qu’il est dans la nuit et que dans la nuit il est aussi la lumière.

A lui seul le soleil n’émet aucune lumière et ne fait apparaître et disparaître aucune vie. S’il n’y a pas de nuit il n’y a pas de vie et pas de mort. La nuit fait surgir la vie, et la vie fait surgir la lumière du soleil.

La lumière n’existe pas sans la nuit et sans la vie. Sans la nuit il n’y a que du feu

j’ai de moi une vision si présente que je ne me vois jamais vieillir. Sans miroir, aucune ride ne déformerait jamais mon visage. Je n’ai pas d’âge pour moi-même.

Si je me voyais, à force de me voir je ne me verrais plus, je passerais devant moi sans me voir.

La lumière qui m’éclaire me montre à moi-même comme si je me voyais toujours pour la première fois. Je me vois toujours pour la première fois. A mes yeux, j’ai un visage qui me surprend toujours, comme si je venais de me rencontrer.

Je ne me vois pas et c’est comme si j’avais gardé de moi le visage de l’enfant que j’ai été. Je ne me vois pas pour pouvoir tenir devant moi les yeux ouverts sans jamais changer mon visage. Je ne me vois pas pour me voir toujours avec le visage de la première fois. Je ne me vois pas pour rester vivant.

La lumière qui me montre mon visage n’a jamais rien éclairé d’autre sur la terre. Les yeux qui s’y ouvrent pour le voir sont restés ouverts sur lui depuis le premier jour. Je suis né, j’ai vu le our et je me suis vu. La lumière a été mon premier miroir, et mon visage a été la première image à travers laquelle j’ai vu le monde. Et dans ce miroir qui a fixé mon image d’enfant, je vois le monde qui bouge et grandit à côté de moi dans la lumière du premier jour.

Nous voyons à travers l’image de notre visage qui nous est apparue quand nous avons ouvert les yeux pour la première fois sur le monde.

Je me vois sans me voir comme si j’étais resté caché derrière moi avec mon petit corps d’enfant, dans la forme la plus petite que mon corps ait eu depuis que je suis arrivé sur la terre.

Je me vois sans me voir, tout petit caché dans mes yeux. Mes yeux brillent de l’enfant que j’ai été, de l’enfant qui me voit et que le soleil a fait entrer dans mes yeux le jour où je suis né. Dans mes yeux, je porte l’enfant que je ne suis plus.

Je suis resté quelque part si petit que les hommes qui m’entourent me paraissent souvent être des géants. Comme si ma main ne pouvait plus cacher le soleil et que j’étais si petit que je n’étais plus visible.

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